Pourquoi les cépages anciens disparaissent-ils ? Un rappel de contexte

La monoculture et la recherche de rendement, tout au long du XXe siècle, ont condamné nombre de variétés. Phylloxéra, guerres, exode rural, puis modernisation de la viticulture ont mis l’accent sur quelques cépages phares, évinçant les autres. Un recensement de l’INRAE (2022) souligne que, sur près de 50 000 variétés de Vitis vinifera recensées dans le monde, moins de 1% dominent les surfaces viticoles françaises (INRAE). En Roussillon, le grenache noir, le carignan et le macabeu règnent, masquant parfois l’éclat de perles rares comme le lledoner pelut, le terret ou le tourbat.

Programmes publics : l’État et la recherche au chevet de la diversité viticole

L’INRAE : gardien de la mémoire génétique

Depuis 1876, l’INRAE conserve à Vassal (Montpellier) la plus grande collection de vignes au monde, forte de 7 800 accessions. Ce conservatoire abrite à la fois des cépages célèbres et obscurs collectés depuis la crise phylloxérique. Leur travail se divise en plusieurs axes :

  • Inventaire et identification génétique (ampélographie, ADN) : permettre un retour fiable sur les souches d’origine.
  • Replantation sur micro-parcelles : tester les conditions de culture, la résistance, l’adaptabilité.
  • Distribution de matériel végétal certifié auprès de pépiniéristes et domaines partenaires.

Chaque année, des dizaines de missions de sauvegarde sont menées en région, pour collecter des boutures sur de très vieilles vignes. En Roussillon, la redécouverte du cépage lledoner pelut en 2007 fut facilitée par une étude croisée INRAE-IFV, permettant sa diffusion dans de nouvelles plantations.

L’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV) : pont entre science et filière

L’IFV n’est pas en reste. Ses stations expérimentales, dont celle de Rodilhan pour le Sud, collaborent avec les syndicats d’AOP et les vignerons. L’IFV mène des tests d’adaptabilité et de comportement agronomique des cépages oubliés :

  • Dépistage sanitaire pour garantir l’absence de virus sur les plants réintroduits
  • Expérimentation sur vinification et aptitude œnologique des cépages ressuscités
  • Documentation de leur potentiel face au changement climatique (IFV)

Un exemple marquant : le programme “Vignes Avenir”, initié en 2015, accompagne la réintroduction de 30 cépages quasiment disparus à travers la France, dont plusieurs du Roussillon. Les premiers résultats sur le tourbat, cépage blanc rare, sont déjà probants pour la résilience hydrique.

Soutiens régionaux et actions collectives en Occitanie

La région Occitanie déploie sa politique viticole à travers plusieurs dispositifs de financement pour la biodiversité culturale. En 2021, elle injecte 2,5 millions d’euros pour des Appels à Projets Espèces Végétales Locales, dont près de 20% concernent la vigne (La Région Occitanie).

En Roussillon, un travail concerté du Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon (CIVR), de la Chambre d’agriculture et du Conservatoire botanique des Pyrénées catalanes a permis l’identification et la multiplication d’une quinzaine de cépages en voie d’extinction depuis 2010, parmi lesquels le garrut ou le carignan blanc.

Programme Organisme pilote Nombre de cépages concernés (Roussillon) Depuis
Conservatoire Sud Viti INRAE & IFV 22 1992
Vignes d’Avenir d’Occitanie Région et interprofessions 12 2016
Parcellaires Testés Chambre d’Agriculture 8 2019

Le rôle pionnier des associations, des vignerons et des collectifs

Redonner vie à un cépage nécessite soudainement plus que de la technique : il faut une communauté gardienne des usages et de la convivialité. Les associations jouent ici un rôle moteur.

Les Mangeurs de Raisins (France entière, Roussillon actif)

  • Plus de 450 bénévoles participent à la collecte de boutures, l’organisation de portes ouvertes, la microvinification pour valoriser ces cépages.
  • 193 variétés en cours de recensement actif, dont le terret gris, le piquepoul noir et la malvoisie du Roussillon. (Mangeurs de Raisins)

La Confrérie des Cépages Rares (Rivesaltes, Roussillon)

  • Travaille à recenser le patrimoine vivant des parcelles de vieilles vignes.
  • Mise en place de journées de sensibilisation, notamment auprès des jeunes vignerons.
  • Lance, en partenariat avec la Chambre d’Agriculture, des “ateliers complantations” : redonner la main aux cultivateurs eux-mêmes.

Certaines caves coopératives, tel le Domaine de la Préceptorie (Maury), se sont engagées dans la sauvegarde du lledoner pelut. Après 20 ans d’efforts, ils produisent le premier millésime de ce cépage réhabilité en 2021, salué à la fois pour son bouquet singulier et sa bonne adaptation au stress hydrique.

Techniques et exigences pour ressusciter un cépage : un parcours d’obstacles

Étapes essentielles d’un programme de réintroduction

  1. Inventaire et identification : reconnaissance ampélographique, indexation génétique, parfois recours à la micro-histoire locale.
  2. Collecte et conservation de boutures : importance du travail sur la vieille vigne (certaines ont plus de 120 ans). Préservation hors sol en conservatoire pour la régénération.
  3. Dépistage sanitaire : éradication du court-noué, du virus de l’enroulement, etc., vérifiée par les centres IFV et l’ONIVINS.
  4. Microvinifications test : pour juger de l’intérêt œnologique, de la typicité, de la résistance à l’oxydation ou à la sécheresse.
  5. Distribution du matériel sain à des vignerons-pilotes : obligation de traçabilité et d’évaluation sur plusieurs années.

Parfois, tout repose sur la ténacité d’un village : à Taillet (Vallespir), un collectif a mis deux décennies à sauver la malvoisie du Roussillon, dont il ne reste qu’1,3 hectare en production (source: Association Des Cépages Anciens). Un miracle qui illustre la fragilité de cet héritage.

Bénéfices tangibles et perspectives pour demain

Si le chemin de la réintroduction est semé d’embûches, les retombées sont notables à différents niveaux :

  • Nouvel horizon gustatif : chaque cépage retrouvé élargit la palette aromatique du vignoble.
  • Résilience face aux changements climatiques : certains cépages anciens, souvent à maturité tardive ou peu gourmands en eau, sont précieux pour l’avenir (ex: tourbat, bon blanc).
  • Atout touristique et culturel : la diversité variétale suscite des micro-oenotourismes insolites.
  • Bouclier face à la standardisation : la singularité des vins du Roussillon trouve là une nouvelle voix, fière et enracinée.

À l’écoute des ceps oubliés : et demain ?

La sauvegarde des cépages n’est ni une mode, ni une coquetterie patrimoniale. C’est, dans le Roussillon et ailleurs, l’un des seuls remparts tangibles contre l’uniformisation du goût et l’érosion des paysages. Grâce à la concertation des institutions, à la ténacité des vignerons, à l’énergie civique des collectifs, des pans entiers d’histoire retrouvés vivent désormais dans nos verres. Le vin spécifique du Roussillon, fruité, infusé de garigue et de soleil, prend ainsi tout son sens, dans la lignée de ceux pour qui chaque cep est mémoire d’un terroir.

Sources principales : INRAE, IFV, Région Occitanie, CIVR, Association Mangeurs de Raisins, Association Des Cépages Anciens, Observatoire Ampélographique Français.

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