Pourquoi les cépages anciens ? Enjeux, héritage et renaissance

L’introduction de cépages internationaux (syrah, sauvignon, merlot) dès les années 1970, la productivité exigée par la viticulture de masse et la pression du négoce mirent au ban une immense richesse. Pourtant, la quasi-extinction de certains cépages a eu un coût : perte de la mosaïque de goûts, érosion génétique, fragilisation face au climat.

Dans le sillage des travaux de l’ampélographe Pierre Galet et des récents projets soutenus par les institutions (Institut Français de la Vigne et du Vin, INRAE), des domaines ont retroussé leurs manches : il s’agit moins de nostalgie que de survie et d’authenticité retrouvée.

Les domaines emblématiques de la renaissance ampélographique en Roussillon

Domaine Commune Cépages anciens emblématiques Initiatives phares
Le Clos du Rouge Gorge Montner Carignan (noir, blanc, gris), maccabeu Récupération de vieilles vignes préphylloxériques, vinifications naturelles, refus des intrants
Domaine Sarda-Malet Villeneuve-de-la-Raho Maccabeu, grenache gris, carignan blanc Conservation de souches centenaires, recherches sur la diversité intra-parcellaire
Le Roc des Anges Montner Carignan gris, grenache gris, lledoner pelut Replantations ciblées, élevages précis, vinifications parcellaires.
Domaine de l’Horizon Calce Maccabeu, grenache gris Approche parcellaire sur calcaires et schistes, engagement pour la biodiversité
Domaine Gardiés Tautavel Mourvèdre, grenache carignan blanc Travail sur l’expression, réhabilitation de micro-parcelles au profit des équilibres naturels
Domaine Vaquer Trouillas Carignan, grenache (noir, blanc et gris) Conservation de vignes francs de pied (non greffées), valorisation de l’âge des vignes

Focus : Le Clos du Rouge Gorge, l’instinct du carignan

L’un des domaines les plus engagés dans cette quête est sans doute le Clos du Rouge Gorge (Cyril Fhal). Ici, le carignan, dans sa version noire, blanche ou grise, est hissé au rang de vecteur d’identité. Les vieilles vignes – parfois centenaires – sont travaillées au cheval et en biodynamie. Les rouges présentent une fraîcheur rare, sans extraction ni boisé marqué. Les blancs, issus de carignans gris et maccabeus oubliés, présentent cette amertume salivante typique, une tension minérale qu’on croyait réservée au nord. À signaler, la volonté de travailler sans désherbants ni intrants aromatiques – un choix radical qui valorise l’expression du cépage et du terroir (source : La Revue du vin de France, 2022).

Le Roc des Anges : la grammaire du grenache gris

Marjorie et Stéphane Gallet, au Roc des Anges, placent au centre de leur projet le grenache gris et le carignan gris – deux variétés quasi disparues. Ils ont entrepris de replanter là où le profil argilo-calcaire du sol exalte les nuances, ajustant la conduite pour favoriser la finesse plutôt que la puissance. À la dégustation, les blancs issus de grenache gris dévoilent une aromatique complexe : coing, épices douces, et une tension singulière. Les rouges à base de lledoner pelut (une vieille mutation laineuse du grenache noir) font partie des très rares cuvées monovariétales de ce cépage en France.

Domaine de l’Horizon : recherche et diversité

Thomas Teibert, au Domaine de l’Horizon, s’est engagé dans la protection du patrimoine ampélographique de Calce. Maccabeu sur calcaire, grenache gris sur schistes : la diversité est recherchée jusqu’au sein des vieilles parcelles. Le domaine travaille avec l’INRAE et le Conservatoire des cépages du Roussillon pour repérer, bouturer et replanter des variétés menacées, tout en mesurant leur comportement à la sécheresse. Le maccabeu, longtemps sous-estimé, offre aujourd’hui des vins à la structure gracieuse et à la salinité éclatante.

Expérimentations collectives et institutionnelles : le Roussillon en tête de file nationale

L’intérêt pour la renaissance des cépages anciens ne se limite plus à quelques pionniers. Depuis 2014, un Projet Collectif Recherche coordonné par l’IFV Espaces Méditerranéens, en lien avec le Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon (CIVR) et la Chambre d’Agriculture 66, a listé et multiplié plus de 30 souches oubliées, notamment la malvoisie du Roussillon, œillade, xarello, ou le morrastel (Rhônea, synthèse 2019).

Ces efforts collectifs sont aussi une réponse directe à l’enjeu climatique : plusieurs cépages traditionnels, souvent tardifs ou résistants à la sécheresse, permettent d’anticiper les canicules et les carences hydriquesque subit le Roussillon. La carignan blanc, notamment, affiche un potentiel hydrique remarquable (Viti-Le-Vin dossier 2023).

Goûter les cépages anciens : notes de dégustation et styles émergents

De la rareté à la reconnaissance : défis économiques et perspectives

Si la mode des cépages oubliés séduit les sommeliers, la réhabilitation en masse reste un défi. Les rendements sont faibles (souvent moins de 25 hl/ha), la vinification exigeante – surtout pour des vignes âgées ou franc de pied, parfois menacées par la flavescence dorée ou la sécheresse. Les coûts de multiplication, de replantation et la communication restent élevés. Néanmoins :

À l’aube d’un nouveau cycle, ces pionniers rappellent combien l’attachement à la singularité, le dialogue avec la mémoire paysanne et l’ancrage local sont féconds. Sans céder à une muséification du vignoble, ils tracent la voie d’une modernité enracinée : le vin du Roussillon avance, porté par la sève vive des anciens cépages.

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