Un patrimoine en veilleuse, une réserve pour l’avenir

Le Roussillon, terre de contrastes où la vigne s’accroche aux schistes, galets roulés ou argiles vives, n’a pas toujours célébré sa diversité ampélographique. Depuis un demi-siècle, aux vents du marché et de l’œnologie moderne, une poignée de cépages nationaux et internationaux ont remplacé une assemblée antique, fruit des pratiques d’autrefois. Ce sont ces cépages dits « oubliés » qui réapparaissent aujourd’hui en filigrane des cuvées les plus audacieuses.

Pourquoi ce retour ? Il faut d’abord percevoir le Roussillon non comme une région marginale, mais comme un conservatoire naturel de biodiversité viticole : la diversité des sols, l’isolement de certains coteaux et l’attachement paysan aux traditions y ont préservé des variétés rares. Selon l’ampélographe Pierre Galet, pas moins de 46 cépages différents ont été recensés dans les vieux parcellaires de la vallée de l’Agly et des Aspres, alors que moins de dix dominent aujourd’hui la plupart des dénominations (source : Pierre Galet, Cépages et vignobles de France).

Mais cette mémoire variétale est fragile. La survie et la valorisation des cépages oubliés en Roussillon tiennent ainsi à un équilibre entre transmission, curiosité et adaptation aux défis contemporains.

L’inventaire vivant : qui sont ces oubliés du Roussillon ?

Négret de Banhars, Lladoner pelut, Carignan gris, Macabeu à petits grains, Tourbat, Chasselas doré, Malvoisie du Roussillon… la liste s’étend, facettée par des histoires de migrations méditerranéennes, de sélections massales, de modes culturales mises en sommeil après le phylloxéra et la crise des années 1970. Mais que signifie être un « cépage oublié » ? Ce terme recouvre des réalités variées :

  • Des cépages quasi disparus : cultivés aujourd’hui sur moins de 10 hectares dans toute la région (exemple : Muscat à petits grains noirs, Plant de Peyrat, Teoulier)
  • Des cépages mineurs en renouveau : encore présents en vieilles parcelles, mais jadis massivement arrachés au profit du Grenache, Syrah ou Carignan (ex. : Lladoner pelut, Macabeu, Tourbat, Malvoisie du Roussillon)
  • Des cépages désormais recherchés par certains domaines de pointe pour leur adaptation au climat ou leur typicité aromatique (ex. : Grenache gris, Carignan blanc, Clairette rose)

Un recensement récent réalisé par la Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Orientales (roussillon.wine, chiffres 2022) met en avant moins de 3% des surfaces en AOP plantées de cépages « non dominants », contre 12% encore en 1980.

Les raisons d’un retour : adaptation, singularité, identité

La réhabilitation des cépages oubliés n’est pas une affaire de nostalgie, mais de pragmatisme, d’adaptabilité, d’innovation et d’identité.

  • Résilience climatique : bon nombre de variétés traditionnelles offrent une résistance naturelle aux stress hydriques, à la chaleur, voire à certaines maladies. Le Carignan gris, la Malvoisie du Roussillon, ou le Lladoner pelut, murissent plus lentement, favorisent les équilibres acides, limitent le recours à l’irrigation et réduisent le degré alcoolique final.
  • Diversité aromatique et stylistique : le Tourbat (ou Malvoisie du Roussillon), aux accents fumés et floraux, le Grenache gris, à la trame saline et tendue, l’Aspiran noir par ses profils de fruits rouges frais, ouvrent de nouveaux horizons aux amateurs. C’est une mine d’or pour élaborer des assemblages signature ou des cuvées parcellaires de grand caractère.
  • Enracinement patrimonial : valoriser les cépages ancestraux, c’est revendiquer une histoire, une filiation, une authenticité que la standardisation des palettes aromatiques tend à éroder. Il ne s’agit pas d’exhumer le passé, mais de le projeter dans une viticulture du XXIe siècle, inventive et durable.

Le domaine Matassa, pionnier du retour du Macabeu et du Lladoner pelut, ou la cave coopérative de Baixas qui relance le Tourbat, illustrent cette dynamique. Dans le sillage du Grenache et du Carignan, ces cépages reprennent pied dans les assemblages, parfois en monocépage pour révéler leur vrai potentiel.

Retour d’expérience : le goût retrouvé des cépages oubliés

À la dégustation, ces variétés redonnent toute sa palette au Roussillon. Quelques exemples emblématiques permettent d’en apprécier la diversité :

Cépage Profil aromatique Exemple de domaine (années récentes)
Tourbat Notes de poire, fleur d’oranger, minéralité fumée, parfois épices douces Château Les Pins, Domaine Lafage
Carignan blanc Arômes de pomme fraîche, silex, touche de fenouil, structure ample Domaine Le Roc des Anges, Domaine Gauby
Lladoner pelut Fruits rouges acidulés, délicate trame poivrée, tanins veloutés Domaine Matassa, Domaine Piquemal
Grenache gris Citron confit, fleurs séchées, touche saline, bonne longueur Domaine de l'Horizon

Ces cépages, en mono-cépage ou en assemblage, permettent de créer des vins moins marqués par la chaleur, aux degrés maîtrisés, à la trame fraîche et saline, en contraste avec certains profils plus mûrs ou solaires attendus du sud.

L’innovation paysanne : initiatives, réseaux, inspirations

L’engouement autour des cépages oubliés ne se limite pas à quelques domaines avant-gardistes. Il irrigue toute la filière, des conservatoires ampélographiques à la formation des nouvelles générations de vignerons. Le Conservatoire du Roussillon, à Tresserre, conserve plus de 85 variétés sur 2 hectares. Le collectif Paysages In Marenda favorise les échanges de greffons et l’observation participative des comportements variétaux face aux canicules ou à l’excès d’humidité.

Des chiffres clés à retenir (sources : IfV, Chambre d’agriculture 2023) :

  • 10% des nouvelles plantations en Roussillon depuis 2020 sont constituées de cépages dits « alternatifs » (hors Grenache, Syrah, Carignan, Mourvèdre et Macabeu standard)
  • 14 domaines ont engagé un projet de replantation spécifique de cépages oubliés sur les 3 dernières années
  • Plus d’une trentaine de références en AOC ou IGP signalent sur l’étiquette la présence de variétés patrimoniales

Ce mouvement s’étend aussi au consommateur : le rajeunissement des publics amateurs, la curiosité pour des vins atypiques, la recherche de produits adaptés au changement climatique favorisent la demande. Les réseaux de cavistes, de bars à vins et la restauration gastronomique relaient ce goût du « rare » et de l’authentique.

Défis et perspectives pour une identité renouvelée

Relancer les cépages oubliés n’est pas sans écueils. Les obstacles relèvent autant de l’agronomie que du commerce :

  • Ces variétés n’ont souvent été ni sélectionnées ni améliorées agronomiquement depuis plusieurs décennies, ce qui implique un travail amont important (reproduction, clonage, tests d’adaptabilité, rendement incertain, faible disponibilité de plants).
  • La reconnaissance par les organismes de certification AOC/IGP n’est pas toujours acquise : moins d’un tiers de ces cépages disposent à ce jour d’un cahier des charges clair, ce qui limite leur la valorisation dans l’étiquetage.
  • Le niveau de connaissance œnologique reste parfois lacunaire, nécessitant des expérimentations (vinifications séparées, maitrise de l’extraction, assemblages originaux).

Mais le plus grand atout du Roussillon reste sa capacité d’expérimentation à petite échelle, loin des contraintes des grandes régions viticoles. Les vignerons osent, doutent, recommencent et partagent, dans une dynamique de réseau. La Fédération des Vignerons Indépendants du Roussillon, par exemple, a créé un groupe de travail dédié à la valorisation de ces ressources, favorisant la mutualisation des observations et la communication autour des micro-cuvées.

Lignes de force pour le futur

À l’horizon 2030, les cépages oubliés pourraient occuper une place stratégique dans le paysage roussillonnais, à trois conditions :

  1. Accélérer la recherche sur la résilience climatique et la typicité œnologique de ces variétés, en lien avec l’IFV et les universités locales.
  2. Bâtir un storytelling régional audacieux, ancré dans la transparence : faire du Roussillon un exemplaire européen de singularité viticole, capable d’assumer autant ses icônes que ses méconnus.
  3. Fédérer les consommateurs autour d’un projet commun, mettant en avant la multiplicité des terroirs et des identités, loin des logiques uniformisantes du marché global.

Le retour des cépages oubliés engage la région dans une profonde réflexion sur sa vocation : non plus être simplement l’arrière-cour du Languedoc, mais un laboratoire identitaire, climatique et sensoriel, irrigué par la mémoire paysanne et l’audace contemporaine. Les vins du Roussillon ne veulent pas être des copies. Ils préfèrent se raconter au pluriel… à travers chaque sensation inédite qu’offre une parcelle ressuscitée.

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