Pourquoi tant de cépages oubliés en Roussillon ? Jalons historiques

Au fil des siècles, le vignoble du Roussillon a connu une véritable valse variétale. Influences espagnoles, maladies (phylloxéra), mutations climatiques, et choix de production (vin doux naturel, puis vins secs modernes) ont, tour à tour, imposé leurs sélections. Quand le phylloxéra frappe la région fin XIXe siècle, les vignes indigènes reculent, remplacées ensuite par des cépages plus résistants ou plus adaptés à la production quantitative et aux goûts des marchés du XXe siècle (grenache noir, carignan, syrah notamment).

Résultat : une spectaculaire érosion de la diversité ampélographique. Selon l’ampélographe Pierre Galet, lors du recensement de 1954, plus de 200 cépages étaient encore répertoriés dans le bassin méditerranéen français. Ils ne sont plus qu’une poignée à constituer l’ossature officielle des AOP aujourd’hui. Pourtant, sous la peau des têtes d’affiche, certains plants persistants témoignent d’un passé luxuriant et réenchantent aujourd’hui les verres.

  • Fin XIXe siècle : près de 80 cépages différents signalés sur les terres catalanes.
  • Années 1970-80 : la récession ampélographique est à son comble ; beaucoup d’anciennes variétés menacées d’extinction.
  • Depuis les années 2010 : regain d’intérêt pour la diversité, démarche portée par des vignerons indépendants et certains domaines historiques.

(Source : INRAE, Pierre Galet, IFV)

Quels cépages renaissent aujourd’hui ? Les grands revenants

Parmi les cépages remis en avant dans l’AOP Côtes du Roussillon, plusieurs noms refont surface, portés par la dynamique de redécouverte viticole régionale et par l’urgence climatique.

Macabeu : un blanc solaire, témoin de la mémoire catalane

Le macabeu, ou maccabéo, omniprésent en Catalogne espagnole, a longtemps rythmé le paysage viticole roussillonnais. Plus résistant à la sécheresse que le grenache blanc, il connaît depuis les années 2010 une véritable cure de jouvence, notamment pour les vins blancs secs sur schistes ou galets roulés.

  • Profil : arômes de fleurs blanches, pomme, noisette, grande fraîcheur saline.
  • Présence actuelle : 762 ha plantés dans les Pyrénées-Orientales selon l'Agreste 2022.
  • Vins phares : Le macabeu entre dans la composition de la plupart des blancs d’assemblage du Roussillon, mais on le trouve aussi revendiqué seul dans certaines cuvées des domaines Danjou-Banessy, La Préceptorie, Boudau…

(Source : Agreste, CIVR)

Carignan blanc et carignan gris : compagnons oubliés du carignan noir

Si le carignan noir est longtemps synonyme de productivisme décrié, ses cousins carignan blanc et gris ont frôlé la disparition. Leur retour s’explique tant par l’envie des vignerons d’explorer d’autres expressions du terroir, que par la recherche de fraîcheur et de complexité dans l’assemblage.

  • Carignan blanc : environ 60 ha recensés dans le département, utilisé en monocépage chez des vignerons comme Cyril Fhal ou Jean-Philippe Padié.
  • Carignan gris : plus rare encore, peu présent dans les vieilles vignes mais remarquable par sa résistance à la canicule et son équilibre.
Cépage Surface (ha) Pyr. Orientales (estimation 2022) Caractéristiques principales
Carignan blanc Env. 60 Bonne acidité, notes d’agrumes, structure fine, potentiel de garde
Carignan gris < 20 Résistant à la sécheresse, arômes floraux, tension saline

(Source : Observatoire Ampélographique, CIVR)

Lladoner pelut : le grand frère velouté du grenache noir

Le lladoner pelut (ou grenache poilu) a longtemps été éclipsé par le grenache noir, dont il partage l’ADN à une mutation près. Il se distingue par une légère pilosité sur la face inférieure des feuilles, d'où son nom. Plus tardif, il offre aux vignerons la possibilité d’aller chercher maturité phénolique sans tomber dans la lourdeur alcoolique.

  • Implantation : une vingtaine d’hectares recensés aujourd’hui, essentiellement sur les schistes ou argiles de Maury, Banyuls, ou dans l’Agly.
  • Intérêt agronomique : meilleure résistance au stress hydrique, acidité retenue.
  • Notes de dégustation : fruits rouges mûrs, épices douces, velouté tactile en bouche.

Le Domaine Vial-Magnères, le Mas Cristine ou Marc Parcé à la Rectorie en font de véritables signatures de cuvée. (Source : Pierre Galet, CIVR)

Tourbat : le secret blanc des terroirs catalans

Longtemps assimilé au torbato italien, le tourbat a été ignoré ou confondu, avant d’être réhabilité sous son vrai nom. Jean-Luc Chassaing et quelques autres pionniers ont œuvré à sa préservation, notamment sur le secteur de Calce, Latour-de-France et Espira-de-l’Agly.

  • Surfaces : moins de 15 ha revendiqués dans le département.
  • Particularités : bouche ample mais vive, notes de fenouil, de fruits secs, d’amande.
  • Style : très apprécié pour les blancs de garde et certaines cuvées natures élevées sur lies fines.

(Source : INRAE, Jean-Luc Chassaing)

Aspiran noir : l’altérité retrouvée

L’un des plus discrets, l’aspiran noir (ou ribeyrenc noir en Languedoc) est un cépage extrêmement ancien, documenté en Roussillon dès le Moyen Âge mais presque disparu du fait de sa sensibilité aux maladies et de ses faibles rendements.

  • Peu d’hectares recensés, principalement dans de très vieilles parcelles familiales.
  • Intérêt œnologique : de faibles degrés, une grande finesse, une aromatique de fruits rouges frais et d’épices douces — parfait allié de l’élégance dans l’assemblage, et précieux atout face au réchauffement climatique.

(Source : Pierre Galet, Vitis International Variety Catalogue)

Tableau récapitulatif : principaux cépages anciens remis à l’honneur

Cépage Type Surface (ha)Pyrénées-Orientales Arômes/Caractère Spécificités agronomiques
Macabeu Blanc 762 Fleurs, fruits blancs, noisette Résistant sécheresse, potentiel de garde
Carignan blanc Blanc 60 Agrumes, notes salines Fraîcheur, structure fine
Carignan gris Gris ~20 Fleurs, tension saline Tolérant canicule
Lladoner pelut Rouge 20 Fruits rouges mûrs, épices Maturité tardive, acidité
Tourbat Blanc 15 Fenouil, fruits secs, amande Bouche ample, belles gardes
Aspiran noir Rouge <10 Fruits rouges frais, poivre Degré modéré, grande élégance

(Les surfaces sont des estimations pour 2022-2023, compilées à partir des données Agreste, CIVR, INRAE.)

Pourquoi ces cépages anciens intéressent-ils à nouveau ?

  • Résilience climatique : Beaucoup de ces variétés présentent une meilleure résistance à la chaleur, à la sécheresse ou aux maladies, avantage décisif dans le nouveau contexte climatique méditerranéen (voir rapport INRAE Agrosystèmes Méditerranéens, 2021).
  • Diversité aromatique : Ils offrent une palette d’arômes et de textures introuvable dans les assemblages standardisés.
  • Identité régionale : Réhabiliter ces cépages, c’est raconter le Roussillon dans ses nuances, dans ses fidélités et dans ses audaces.
  • Curiosité des consommateurs : Un nombre croissant d’amateurs et de sommeliers sont en quête de nouvelles signatures, et mettent en avant la rareté ou l’originalité de ces parcelles retrouvées.

Des vignerons pionniers au service du vivant : histoires de renaissance

La redécouverte des cépages oubliés du Roussillon doit beaucoup à l’opiniâtreté de vignerons et d’ampélographes. Le Domaine de l’Horizon à Calce, le Domaine Sol-Payré à Elne ou la Préceptorie de Maury, pour n’en citer que quelques-uns, cultivent désormais des parcelles de vieux carignans blancs ou de tourbat à la main, souvent en bio ou en biodynamie.

  • La famille Danjou-Banessy a sauvé de l’arrachage plusieurs ares de carignan gris.
  • Des projets de micro-vinifications expérimentales sont menés avec le Conservatoire du Vignoble du Roussillon, en lien avec l’INRAE et la Chambre d’Agriculture.
  • Les initiatives du CIVR encouragent la plantation de cépages adaptés pour préparer le vignoble au changement climatique.

Depuis 2017, l’INAO a d’ailleurs intégré dans son cahier des charges plusieurs mentions complémentaires permettant d’expérimenter en AOP des variétés jugées “oubliées” ou mineures, stimulant ainsi la créativité locale.

(Source : CIVR, INAO, INRAE)

Éclairages sensoriels : dégustations de cépages retrouvés

Pour mesurer l’influence de ces cépages sur la nouvelle génération de vins du Roussillon, quelques dégustations s’imposent. Voici quelques exemples marquants :

  • Cuvée “Vieilles Vignes” du Domaine de la Préceptorie (Macabeu) : robe dorée pâle, nez subtil entre la poire, la craie fraîche et l’amande grillée. Bouche minérale et longue.
  • “Le Colimaçon” de Bruno Duchêne (Carignan blanc) : éclat d’agrume et salinité, finale vibrante, souvent comparé à certains vins de Loire pour sa digestibilité tout en gardant la signature du Sud.
  • Lladoner Pelut du Mas Cristine : couleur rubis profond, arômes de mûre, eucalyptus, bouche douce mais structurée, tanins civilisés et finale rafraîchissante.
  • “Tourbato” du Domaine Vial-Magnères (Tourbat) : nez de fenouil sauvage, bouche grasse tendue de fraîcheur, longueur saline. Servi souvent sur la bouillabaisse ou des poissons grillés.

Pour qui souhaite explorer la diversité du Roussillon, ces vins offrent des fenêtres sur un paysage intime, livre ouvert sur la généalogie vivante du vignoble.

Vers un Roussillon plus singulier : entre tradition retrouvée et innovation

La résurgence des cépages anciens et oubliés dans l’AOP Côtes du Roussillon n’est pas un simple mouvement de nostalgie : il s’agit d’un acte de création au sens plein du terme. La redécouverte de la diversité ampélographique, en passant par la sauvegarde et la vinification de variétés délaissées, ouvre la voie à des vins nuancés, résistants et profondément liés à leur terre.

À l’heure où la planète s’échauffe et où la tentation de l’uniformisation guette même les plus beaux crus, le choix de puiser dans l’histoire ampélographique régionale s’avère décisif. Grâce à l’attention portée par des vignerons passionnés, le Roussillon offre, à travers ses cépages ressuscités, non seulement des saveurs inédites mais aussi un modèle de viticulture raisonnable, apte à résister dans la durée et à étonner les palais en quête d’authenticité.

Pour aller plus loin :

  • Comité Interprofessionnel des Vins du Roussillon (CIVR)
  • INRAE — Conservatoire du Vignoble du Roussillon
  • Pierre Galet : “Dictionnaire encyclopédique des cépages”, édition Hachette
  • Fédération Française d’Ampélographie : base nationale de recensement des cépages

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